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Extrait : Les Gangs de Jamaïque (T. Ehrengardt)

April 9, 2020

Extrait PDF d'un chapitre des Gangs de Jamaïque (DREAD Editions) :

 

 

1.

Police and thieves

 

Il est onze heures du matin et le ghetto d’Armour Pen, à Kingston, paraît paisible. Je suis passé voir Bramma, un jeune rude boy rescapé des guerres politiciennes des années 90, histoire de siroter une Red Stripe, la bière locale, dans le petit bar de sa nana, sur la rue principale. Surgi de nulle part, un gamin me bouscule sans même me voir. Dix-sept, dix-huit ans peut-être... Je lui trouve un regard farouche, ailleurs. Après un vif échange avec Bramma, il enfourche son vélo en marmonnant une insulte et descend la rue principale à vive allure. Bramma interpelle les quelques clients du bar : « Shevane va trouver son frangin, il a un couteau ! » Tout le monde se dresse d’un bond, ça sent l’embrouille. Vingt mètres plus bas, Shevane jette son vélo par terre et apostrophe son glandeur de petit frère qui traîne avec une bande d’un quartier voisin. Il voudrait le faire changer de fréquentations, le ramener dans le giron de son propre gang, basé quelques rues plus haut. La discussion tourne court ; sous des hurlements, Shevane  fait jaillir sa lame et fend l’air de grands gestes ; il fait mouche, et entaille son frangin au bras ; le sang se met à pisser, la folie s’empare de tous les gamins présents qui insultent et menacent en hurlant. En position d’infériorité, l’agresseur se résout à battre en retraite sous les jets de pierre. Cela n’a pas duré plus de quelques secondes, mais tout le quartier est en émoi. On le sait, en Jamaïque, ce genre d’histoire banale peut dégénérer en véritable guerre rangée, avec fusillades aveugles et dommages collatéraux.

 

 Contrôle d'identité à Spanish Town (DREAD Editions)


Plus bas dans la rue, une maison porte encore les stigmates du dernier drive-by shooting en date. Il a fait deux morts et laissé dans les murs en parpaings des trous gros comme des balles de golf (voir cahier photos). On s’interroge : quel genre de flingue traverse ainsi des parpaings de part en part ? Le médiateur du quartier, un vieux de la vieille qui tente de maintenir une paix fébrile par le dialogue, ricane : « Un AK-47, man. » Par ici, on se canarde à l’arme de guerre. Armour Pen est réputé depuis longtemps pour ses guerres intestines. Pendant les années 90 et 2000, il s’est même imposé comme le pire ghetto de tout Kingston. Ça commence souvent par un accident idiot, un mot de travers, un regard torve. « On ne peut rien faire dans l’immédiat, explique le médiateur au sujet de l’explication au couteau entre Shevane et son frère. Il faut attendre que la poussière retombe. Les jeunes ont attrapé des pierres, des bâtons ; mais pour l’instant, ils restent sur le trottoir. Ça veut dire qu’ils ne sont pas allés déterrer les armes. C’est bon signe. Même si... » Oui ? « On est vendredi soir, les jours où les gamins sortent entre potes, où ils boivent et fument ensemble. » Un moment propice aux humeurs guerrières, donc. Le médiateur hausse une épaule : « Fut une époque où les premiers coups de feu auraient déjà retenti. Dans les années 90, proportionnellement parlant, on tuait plus dans notre petit quartier qu’à New York. C’était l’Irak, ici... »

Une semaine plus tard, nous nous arrêtons à l’endroit même de l’altercation. Notre chauffeur de taxi semble décontenancé : « Vous êtes sûrs de ce que vous faites, les gars ? » On le rassure : « We good, man—tout va bien. » Notre patois l’intrigue plus encore, il se demande qui nous sommes et, surtout, ce que des types comme nous peuvent bien venir faire ici, au cœur de l’un des ghettos les plus violents et les plus imprévisibles de Kingston. Il finit par s’éloigner, en jetant de fréquents coups d’œil dans son rétroviseur. Nous regardons autour de nous avec un calme affecté. Après tout, nous sommes attendus ; par Rico, l’un des Dons de ce ghetto morcelé en plusieurs communities (ou quartiers), fiefs respectifs de gangs belliqueux, jaloux de leur suprématie sur quelques rues où ils rackettent les commerçants et les chauffeurs de taxi. Au téléphone, Rico nous a prévenus : il ne viendra pas nous accueillir en personne, il faudra traverser par nous-mêmes la rivière qui délimite son fief. Ensuite, l’un de ses « soldats » viendra à notre rencontre. « Comment sera-t-il habillé ? » demande-t-on. Rico sourit à l’autre bout du fil : « Avec un T-shirt jaune. » Sous un soleil éclatant, face aux somptueux paysages des collines avoisinantes, toutes ces précautions semblent dérisoires, voire un peu ridicules. Pourtant, à Armour Pen, la violence ne dort jamais que d’un œil, même lorsque le risque semble, comme aujourd’hui, acceptable. Il y a deux ans, avant la chute de Dudus et la pression policière qui a suivi, il eût été impossible de s’aventurer ainsi dans le coin. Le chauffeur de taxi, pour commencer, aurait refusé de nous y conduire ; à raison. Moins de deux mois après notre passage, une douzaine de gunmen masqués ont fait irruption dans une ruelle adjacente pour traquer une victime jusque chez elle. Après avoir fait sauter le cadenas de sa porte à l’arme lourde, ils l’ont finalement criblée de balles.

 

 Le Gang de Rico (DREAD Editions).



Armour Pen court en partie à flanc de colline. Sur la crête, la rue principale est jalonnée de « quartiers » aux noms tapageurs. Les fiefs s’étalent donc en largeur, descendant jusqu’au pied de la colline où une rivière sert de frontière naturelle avec l’autre colline. C’est là que se trouve le royaume de Rico, le Don que nous allons voir ce jour-là. Parfois, il vit en bonne intelligence avec les gangs de la crête ; parfois, moins. En ce moment, par exemple, il y a de la tension dans l’air. Tout a commencé bêtement, par le biais d’une altercation insignifiante ; enfin, peut-être pas tant que ça. L’un des « soldats » de Rico a agressé verbalement un quadragénaire en pleine rue principale. Tandis que la discussion s’animait, l’inquiétant Bramma, le môme à la gueule d’ange et aux humeurs fauves, s’en est mêlé. Il passe ses journées devant le petit bar de sa copine, à surveiller la rue. Il ricane, quand on lui parle de Rico : « Lui et ses potes ? Merdique. Ils cherchent les embrouilles. Ce Rico, là... Il raconte que j’avais pas à m’en mêler. Mais ces types cherchent à élargir leur territoire pour racketter les gens de la route principale. Ici, t’es chez nous, tu peux pas manquer de respect aux gens. On te laissera pas faire, ça serait un signe de faiblesse. » L’étiquette n’a rien de superficielle, dans ce milieu. On vit, ou l’on meurt, selon ses règles... Du coup, par le biais de rumeurs colportées par des satellites qui font d’incessants allers retours entre les différents quartiers, le ton est monté ; et la rancœur, encore contenue dans les bornes du raisonnable, pourrait exploser d’un instant à l’autre.

La traversée du cours d’eau aux berges luxuriantes se fait sous un soleil implacable, en sautant d’une pierre à l’autre. Une rivière qui, à l’image de la violence endémique, n’a rien d’effrayant au premier abord ; quelques rus languissant sous le soleil... C’est oublier que lorsque la pluie tropicale s’abat, les eaux déferlent depuis les collines voisines en torrent sauvage qui gronde et déborde sur les berges, dans une course aveugle et irrésistible. Plus rien, alors, ne l’arrête.

Depuis que l'on avance à découvert, nous nous savons épiés par une sentinelle tapie sur l’autre rive. Elle ne se montrera pas, mais elle est bien là. Rico en place à tous les coins de son territoire ; ces mômes, planqués dans les fourrés ou tout simplement assis sur un muret au coin des rues, semblent ne rien faire. Ne vous y fiez pas, ils travaillent. Á longueur de journée, ils toisent et scrutent, signalent tout mouvement suspect. Sentinelle, le bas de l’échelle dans la carrière de badman ; mais un rouage essentiel dans le fonctionnement des gangs. Quelques jours plus tôt, tandis que nous discutons devant chez lui, Rico reçoit un texto sur son portable. Aussitôt, il attrape le petit sac de ganja (marijuana) posé sur ses genoux pour le jeter d’un geste leste dans les hautes herbes. Nous le regardons faire, interloqués. Quelques instants plus tard, un pick-up de la police passe dans notre dos au ralenti. « C’était une sentinelle, sourit Rico en agitant son portable. J’en poste une en permanence devant le commissariat. Dès qu’ils bougent, je suis au courant. » Difficile de l’attraper la main dans le sac d’herbe ; encore plus avec un flingue sur lui.
 

 

 

***   ***   ***




Les armes, ou guns, en Jamaïque, ne s’affichent pas. Ou alors la nuit, à l’heure des tueurs. On les exhibe aussi le temps de clichés souvenirs entre membres de gang, histoire de se faire des souvenirs (notamment sur les réseaux sociaux). Mais la plupart du temps, couverts de graisse, enveloppés dans des chiffons puis glissés dans des sacs plastiques, ils dorment sous terre, tout proches. Pas évident de coincer un gunman armé, à moins qu’il ne soit de sortie pour un braquage ou en expédition punitive. Un policier de la Mobile Reserve, ressortant bredouille d’un fief du gang One Order, à Spanish Town, écarte les bras d’un air navré : « Nous ne disposons même pas de détecteurs de métaux alors que les armes sont enterrées à quelques pas. » Ce manque de moyens n’est que l’un des nombreux inconvénients d’une profession à haut risque. En 2018, l'ancien Police Commissioner Mark Shields déclare, au cours d'une conférence tenue à New York : « On ne donne pas aux policiers l'équipement de base. On leur fournit une ceinture avec une lampe torche, une bombe au poivre, des menottes, une matraque télescopique et un gilet pare-balles. Mais ils n'ont même pas de radio ! »

 

 Le destin d'un Don, en deux photos (DR)



Tiraillés entre le désir de bien faire, la corruption de certains de ses membres et les pressions politiciennes, la police jamaïcaine, ou Jamaica Constabulary Force (JCF), est consciente de ses faiblesses et se méfie des regards scrutateurs. Le directeur de la communication du chef de la police, M. Karl Angell, nous reçoit à contrecœur dans son petit bureau sans air conditionné, une éternelle clope au bec. Suivre la police ? « Les Français, vous êtes les pires... Vous allez nous juger et raconter on ne sait quoi. C’est comme les groupes d’observation, ils râlent sans arrêt : 'Pourquoi n’utilisez-vous pas des Taser pour neutraliser les criminels plutôt que des armes mortelles ?' Savent-ils combien coûte un Taser ?! On a déjà du mal à s’équiper d’armes aussi performantes que celles des gunmen, sans parler des munitions. Si cela n’avait tenu qu’à moi, vous n’auriez jamais obtenu l’autorisation de suivre nos patrouilles. » Mais cela ne tenait pas à lui. C’est Owen Ellington, le chef de la police, ainsi que le Ministre de la Sécurité, Peter Bunting, qui nous ont accordé ce privilège rarissime en Jamaïque. Le symbole d’un désir de transparence et d’ouverture ? L’accueil s’avère assez froid, néanmoins. « La dernière fois qu’on a accueilli des journalistes australiens, explique Sasha, jeune fliquette affectée à la Mobile Reserve depuis 4 ans, ils ont été adorables. Ils sont restés plusieurs jours avec nous. Au final ça a donné un sujet intitulé Les Flics Tueurs de Jamaïque ! Ne vous étonnez pas si, au départ, on reste un peu sur la défensive. » Les policiers ne se sentent pas aimés. Cela crée, d'après Mark Shields, une squaddie mentality (mentalité clanique), entretenue par l'image que leur renvoie la société d'eux-mêmes. Un phénomène psychologique profond qui tend à les isoler du monde extérieur et qui rend difficile toute tentative de changement structurel au sein de la JCF.

Les policiers ne se sentent guère plus soutenus par leur hiérarchie ou les institutions qu'ils défendent. Les méandres politiciens ne leur sont pas inconnus. Interrogé par le journaliste du Observer, HG Helps, le superflic Renato Adams, retraité en 2008 après 60 ans de service, ne mâche pas ses mots : « L’une des raisons pour lesquelles nous ne parvenions pas à combattre efficacement le crime, c’est que certaines lois et suggestions se voyaient systématiquement retoquées par le gouvernement. Comme la mise en place d’un système d’écoutes que je réclamais pour la Crime Management Unit. Je demandais aussi de quoi pouvoir infiltrer les gangs, et des caméras miniatures. Cela m’a toujours été refusé par l’administration, sous prétexte que cela allait à l’encontre des droits des criminels. » Des volontés occultes, donc, qui expliquent probablement l’étrange décision de démanteler l’escouade d'élite  King Fish, malgré ses résultats concluants. Vers 2007, en plein règne JLP, cette unité spéciale de la Special Task Force a en effet été supprimée, à la surprise générale. Mais la commission officielle en charge d’éclaircir cette affaire se heurte à une chape de mystère. Plusieurs Ministres de la Sécurité ainsi que divers officiels de la police ont été entendus, mais personne ne peut dire qui a donné l’ordre de mettre un terme à King Fish. Il n’a pu émaner que du Ministère, mais tout le monde se renvoie la balle dans une bien curieuse danse de l’oubli et de l’ignorance.
(...)



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