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Mortelle Jamaïque

July 19, 2019

 

Le SAS Malko Linge débarque dans la « mortelle Jamaïque » et Bumboclaat!, ça fait du grabuge !

 

Photo : pochette du livre et notes manuscrites de De Villiers pour l'écriture du roman.

 

 

Dans l’épisode 130 de l’une des séries littéraires les plus vendues au monde, le héros récurrent de Gérard de Villiers (1929-2013), Malko Linge, agent de la CIA spécialisé dans les cas désespérés, débarque dans la « mortelle Jamaïque » pour récupérer un agent de la DEA (stups américaines) traqué par l’un des plus gros gangs jamaïcain au cœur du ghetto de Marches Lane, à Kinsgton. Au menu : sexe cru, massacre à la tronçonneuse, fusillades folles et gelée de cervelle à tous les repas. Nous sommes en 1998, welcome to Jamrock!

 

"Gérard de Villiers fabrique des personnages et des destins à partir de bribes historiques."

 

Les romans de Gérard de Villiers s’apparentent à du journalisme. D’un réalisme criant, ils reposent clairement sur des renseignements très pointus que l’auteur allait généralement prendre sur place. Ce titre confirme qu’il avait une connaissance poussée du tissu criminel jamaïcain (les notes et dossiers réunis par de Villiers pour ce roman ont d’ailleurs été vendus aux enchères en mai dernier par l’étude parisienne Cornette de St Cyr avec une estimation de 500 à 1000 euros). L’action démarre dans le QG des Spanglers (le plus gros gang jamaïcain), à Marches Lane, downtown Kingston. Le « Don » s’appelle Zack the High Priest mais sa description physique le rapproche plus de Zeeks, qui était, en 98, le véritable Don des Spanglers. Le nom Zack the high priest est une référence à un autre Don, celui du quartier rival de Tivoli Gardens, tué à la fin des années 60. Parmi ceux que l’auteur appelle les « tribal gunman », terme que nous n’avons jamais entendu en Jamaïque, on trouve des noms familiers comme Big Uzi ou Chopper (spécialisé dans l’amputation des mauvais payeurs—to chop, couper en anglais). En fait, de Villiers fabrique des personnages et des destins à partir de bribes historiques. Par exemple, le même Zack the High Priest, finalement arrêté, décide de parler pour sauver sa peau. Seul dans sa cellule, il commence à écrire sa confession.

 

« Soudain, il entendit un « splash » de liquide renversé. Il leva la tête. Un prisonnier venait de balancer le contenu d’un grand seau sur le sol de sa cellule (sous la porte). Le liquide coulait jusqu’à ses pieds.

- Hé, motherfucker ! Tu... lança-t-il.

Il s’arrêta brusquement, reniflant une odeur inattendue. Il n’eut pas le temps de se poser beaucoup de questions. Le prisonnier venait de lancer un bout de chiffon enflammé à travers les barreaux. Une nappe de flammes s’éleva du sol quand l’essence s’enflamma avec un « plouf » sinistre. Zack « the high priest » (...)hurla, déjà ses vêtements brulaient . Il vit à travers le rideau de flammes le prisonnier revenir avec un autre seau. Il ouvrit la bouche pour crier mais du feu lui entra dans le gosier... »

 

Il s’agit de la description de la mort de Jim Brown, Don non pas de Marches Lane mais de Tivoli Gardens, mort brûlé vif dans sa cellule en 1989 alors qu’il menaçait de parler ! Faisant  preuve d’une très bonne connaissance de l’histoire de l’île, de Villiers cite le politicien Edward Seaga lorsqu’il démonte les mécanismes de la corruption politicienne. Il explique aussi avec clarté la manière dont le Don principal de l’histoire, Dudley Karr, entend échapper aux poursuites à la faveur de la réélection de ses protecteurs du parti du PNP.

 

L’intrigue elle-même nous plonge au cœur des ghettos.  De Southside à Marches Lane en passant par Concrete Jungle (mais si ses infos sur ce dernier quartier de Trench Town s’avèrent peut-être un petit peu moins précises, notamment parce que l’auteur ne semble pas connaître l’existence de Rema, le quartier bas de Trench Town), Malko cherche à sauver la peau de Ralph Cromwell, traqué par Zack après une infiltration ratée. Pris dans une fusillade hallucinante sur Southside, accroché dans la baignoire d’un appartement de Jungle pendant qu’un gunman découpe son voisin à la tronçonneuse (là, on est plutôt dans la scène traumatisante du film Scarface), il apprend à respecter les « codes » du ghetto, notamment celui impérieux de ne jamais agir de nuit.

 

" On a  l’impression de se trouver à Kingston, à côtoyer ces tueurs fous et leur univers plein de têtes coupées, de spliffs énormes et de fusillades déjantées..."

 

Les scènes de cul sont relativement nombreuses et très portées sur les fellations et la sodomie. Dommage que l’auteur ne fasse qu’effleurer l’enjeu des relations sexuelles dans l’organisation sociale des gangs jamaïcains, se contentant généralement de décrire des « salopes du ghetto » qui adorent le sexe, surtout quand on torture et tue des gens devant elles. Le style est simple et propre, et nous entraîne sans mal au fil d’une intrigue simple elle aussi, mais néanmoins très efficace, car relativement réaliste. Un peu fatigué du placement de produits (Breitling et Zippo) et des scènes de cul un peu répétitives, on a néanmoins l’impression de se trouver à Kingston, à côtoyer ces tueurs fous et leur univers plein de têtes coupées, de spliffs énormes et de fusillades déjantées. De Villiers ne sombre généralement pas dans les clichés, décrivant des personnages plus consistants qu’on pourrait l’imaginer (notamment, ici, la super flic au crâne ras).

 

Ralph Cromwell, l’agent de la DEA est finalement retrouvé dans une cave de Concrete Jungle mais Zack lui a fait avaler des boules de cocaïne percées, le condamnant irrémédiablement à mort—une histoire qui finit mal, donc une véritable comptine jamaïcaine (en dehors de la toute fin, bien éloignée de la réalité jamaïcaine).

 

Á ne pas mettre entre toutes les mains, ce roman décrit bien cette « mortelle Jamaïque » et ne nous donne pas une envie folle d’y mettre les pieds. Cette Jamaïque est bien réelle (même si romancée ici) et sa violence dépasse souvent celle de la fiction. Néanmoins, nous nous sommes personnellement promenés dans tous ces ghettos des dizaines de fois sans y perdre la tête, ni même une oreille. Mais il est vrai aussi, que we nah work for no CIA.

 

 

SAS Mortelle Jamaïque, de Gérard de Villiers (Malko Productions, 1998).

ISBN 2842670469

 

 

 

 

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