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Bye bye, Boom Bye Bye !

April 2, 2019

 

Buju Banton a définitivement sorti le titre homophobe Boom Bye Bye de son répertoire, se débarrassant d’un poids mort qui lestait sa carrière depuis 1992. Explication.

 

Buju Banton à son studio de Kingston, en 2009.

 

Le rythme (ou riddim) est dance hall et la voix caverneuse : Boom bye bye dans la tête d’un pédé, les rude boys ne soutiennent pas les gens dégueulasses, il faut qu’ils meurent. L’artiste propose ensuite de « les brûler comme de vieux pneus » prophétisant que, sous peu, « leur peau sera arrachée ». Boom Bye Bye, de Buju Banton, titre homophobe ? Sans l’ombre d’un douteux. Haineux ? C’est évident. Un appel au meurtre ? Ouvert et assumé par son auteur, ainsi que par toute une partie de la population jamaïcaine qui en a fait un tube national. En Jamaïque, on n’aime guère les homosexuels ; et les « batty boy tunes » (chansons contre les « batty boys », ou homosexuels) sont légion. Que cette tendance soit régulièrement exploitée par les politiciens qui envoient des signaux d’impunité n’excuse pas tout ; le jeune âge de Buju Banton à l’époque où il enregistre ce titre (19 ans), son environnement culturel et son éducation non plus. Surfant sur une image de bad boy, Buju n’a jamais voulu renier ce titre, craignant sans doute  se renier lui-même le cas échéant. Comment son public de la rue prendrait-il la chose ? On le sait, dans le reggae-dance hall, si vous n’êtes plus personne en Jamaïque, vous n’êtes plus grand-monde ailleurs. Shabba Ranks, confronté aux lobbies homosexuels qui faisaient interdire se disques et ses concerts aux USA pour avoir enregistré le même genre de titre, a fini par présenter des excuses ; et s’aliéner tout son public originel. Buju Banton voulait rester « fidèle » à la rue. Et elle lui en savait gré.

 

Buju Banton à son studio de Kingston, en 2009.

 

Le 16 mars dernier, après dix ans de prison pour trafic de cocaïne, Buju Banton donnait son premier concert au National Stadium, à Kingston. L’événement fut d’envergure. Si les Jamaïcains ont répondu présent malgré le mauvais exemple qu’il a donné à une jeunesse locale déjà turbulente, c’est parce que cette libération résonnait comme une victoire remportée contre un système ennemi, perçu comme une machine à broyer du pauvre Noir, et du « ghetto youth ». Nombreux dénoncent l’hypocrisie d’un système injuste, et s’estiment en droit de tenter leur chance à n’importe quel prix pour se tirer des griffes des « méchants ». Aussi Buju Banton intitulait sa tournée : Long Walk To Freedom Tour. La longue route vers la liberté ? Une référence à l’autobiographie de Nelson Mandela. Le parallèle a offusqué quelques « bourgeois », mais plus personne ne craint, dans cette société où la victimisation règne en maître, ce genre de rapprochement douteux. Oui, Buju se pose en « survivant »  du système, en victime de la méchante Babylone. Il est vrai qu’il a été piégé par une taupe de la DEA (stups américaines) dans cette affaire, que sa peine a été bien lourde comparée à sa faute. Mais de là à se comparer à Mandela...

 

Dans la foule qui s’est pressée au National Stadium pour assister au triomphe de Gargamel (surnom de Buju), la question hantait les esprits : l’indomptable, le triomphant Buju Banton, étendard de la cause des négligés, pourfendeur de la civilisation oppressive, allait-il chanter Boom Bye Bye, et adresser l’ultime bras d’honneur aux valeurs perverties de l’Occident ? J’ai rencontré plusieurs fois Buju Banton, en France ou chez lui, à Kingston. Toujours j’ai abordé le sujet de Boom Bye Bye, ce qui le gonflait. Je le sais car lorsque quelque chose gonfle Buju, on s’en aperçoit assez vite. Il criait au complot : venais-je donc de si loin payé par quelque organisation suspecte pour pourrir sa carrière ? Pourquoi insister pour parler de cette vieille chanson dont ses ennemis « gays » se servaient pour l’empêcher de donner des concerts ? Tout simplement, parce qu’à chaque fois que je l’ai vu sur scène, il terminait par un très court extrait de Boom Bye Bye que le public attendait avec impatience. Et que, qu’il ait tort ou raison, s’il décidait de la chanter, il fallait bien assumer d’être interrogé dessus.  Une seule fois je l’ai vu baisser la garde, dans la cour de son studio. Il a juste dit un truc comme : « Bon écoute, après tout, si Dieu a créé ces gens-là comme ils sont, Il doit bien avoir Ses raisons... » J’avais trouvé cette déclaration assez exceptionnelle. Elle parut dans Natty Dread, magazine francophone, et ne fut guère relevée à l’international. Elle résonnait pourtant comme un début de discussion possible. En fait, Buju se sentait sans doute tiraillé entre son envie de ne plus aborder le sujet (même sur scène) et sa satisfaction à tenir tête aux lobbies gays avec le soutien des « siens ». Mais finalement, comme Shabba, il a déposé les armes ; sans s’excuser pour autant. Mais il n’a pas chanté, ni même entonné, Boom Bye Bye au National Stadium.

 

 

 

Le 6 mars dernier, le site Urbanislandz relayait une déclaration publiée par Buju  : « On a beaucoup reparlé de Boom Bye Bye, récemment, une chanson que j’ai cessé de jouer depuis longtemps (depuis 2007, apparemment, nda) et que j’ai fait retirer de toutes les plate-formes que je pouvais contrôler. Je reconnais qu’elle a causé beaucoup de peine aux gens qui l’ont écoutée, ainsi qu’à mes fans, ma famille et moi-même. Après tout ce que nous avons traversé, je suis déterminé à laisser cette chanson derrière moi et d’aller de l’avant en tant qu’homme et qu’artiste. »

 

Réfutant toute pression extérieure pour justifier sa décision, Buju Banton se libère enfin d’un boulet dont il aurait dû se débarrasser depuis bien longtemps. Il ne mettra donc plus de « plomb dans la tête d’un batty boy » en musique. Peut-être la prison en a mis un peu dans la sienne ?

 

 

 

 

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