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Freedom Sounds of yesterday...

March 31, 2018

Church and friend (c) DREAD Editions.

 

 

Kingston, avril 2018. Notre véhicule s’engage sur East Avenue, au cœur du quartier de Greenwich Farm, West Kingston. Sur notre droite, les ruelles partent sagement en ordre vers la droite : 1st Street, 2nd Street... Au niveau de la quatrième rue, 4th Street, on coupe l’ancienne voie ferrée qui sillonnait Kingston il y a bien longtemps, et l’on pénètre en territoire PNP. Jusqu’au bas de Greenwich, où l’on tombe sur Spanish Town Road qui marque la frontière sud du quartier. De l’autre côté, le fameux village de pêcheurs où nous avons souvent traîné nos guêtres ; notamment en compagnie de Prince Allah, l’un des illustres habitants de ce quartier délaissé. Greenwich Farm est un ghetto, une « community » comme on dit, affligée de son lot de maux classiques : pauvreté, chômage et violence. Mais il y a, dans ces ruelles au bitume défoncé, dans ces murs fissurés, ces grilles tordues et ces peintures murales passées, une sorte de beauté farouche difficile à définir. Les gens ici, portent sur le visage les stigmates d’une vie dure, au cours de laquelle ils passent plus de temps à survivre qu’à vivre. Il y a, dans leur allure générale, quelque brutalité silencieuse fascinante. Ce visage d’airain se fissure néanmoins, à la première occasion, avec la même profondeur. Rieurs, spontanés, les gens par ici aiment la nouveauté ; et si vous descendez de votre « carrosse » pour marcher dans le coin, vous êtes une nouveauté.

 

Greenwich est un nom légendaire dans la musique jamaïcaine qui évoque ceux de Bunny Lee, Earl Zero, Jah Wally, Tony Mack, Cornell Campbell et, bien sûr, Bertram Brown, du label Freedom Sound. Ce producteur mystérieux de la fin des années 70, a produit un reggae sec gorgée de cette ambiance propre aux ruelles de son quartier. Nous le rencontrions voici 15 ans, au 14 East Avenue, dans son yard, coloré, sale et hanté d’odeurs d’herbe. Il vendait encore ses disques. Le jour de notre rencontre, juste avant de partir, je me retournai et le trouvai debout devant la grille... Nu pieds, dans un haut déchiré, droit et le regard fier ; à sa gauche, sur le muret, ces mots magiques : Freedom Sounds. Je sortis mon appareil photo et immortalisai l'instant. Depuis, Bertram Brown est mort ; une noyade suspecte survenue lors d’une baignade en pleine tempête.

 

Le temps passe et les hommes disparaissent avec leur musique. Quant aux lieux, qu’ils ont habités, ils les oublient. Nous nous arrêtons ce jour-là, devant le N°14. On a failli ne pas reconnaître l’endroit. Heureusement, il reste, sur le mur de l’ancien bar, les écritures presque effacées : Wholesale, liquor and grocery. Et ce vieux logo défraichi, Pepsi, accompagné de son slogan rétro : Jamaica’s N°1 choice. Le bâtiment où Bretram nous avait accueillis est comme abandonné, la peinture a caillé, il n’y a plus de plante. La grille, elle, demeure. Et un fantôme, celui de Bertram Brown, campé sur ses pieds nus comme un roc dans la tempête.

 

 Le 14 East Avenue, avril 2018 (c) DREAD.

 

 Bertram Brown, devant le 14 East Avenue, Freedom Sounds Music. (c) DREAD.

 

 

Un rien attristé par cette vision, nous avons failli manquer cette petite boutique quelques dizaines de mètres plus bas. Les deux battants de bois sont pourtant ouverts en grand, et décorés de quelques albums de reggae. Dont un de Rod Taylor, avec une photo qui nous est familière, The Prophet Rise Again. Sorti il y a quelques années, ce LP propose des morceaux de la meilleure époque du son de Greenwich. Je me rappelle encore le jour où il me fut donné en main propre par son producteur, que tout le monde appelait Church. Il a participé, lui aussi, à l’épopée de Greenwich, à son niveau. Son petit label s’appelle Corner Stone Church of Music... Le mot « Stone » (pierre) vient du plus gros tube de Prince Allah, Stone, dans lequel le chanteur raconte avoir vu cette pierre biblique venue écraser Rome. Á l’époque, un renouveau roots parti d’Angleterre avait ranimé nombre de vieux catalogues oubliés. Nous nous arrêtons.

 

 

 

Il s’agit d’une petite boutique, certes ; mais bien achalandée. On y trouve de tout, de la lessive au shampoing en passant par les « crackers ». Derrière le grillage, un vieux Rasta nous fixe puis nous montre ses disques : « Je vends mes disques ! C’est moi qui les ai produits ! » La surprise est totale. Oui, il s’agit bien de Church, le producteur des années 70 ! On se rappelle à ses bons souvenirs, il rit. Puis se lève pour venir nous saluer... en s’aidant d’une béquille. C’est que Church, souffrant de diabète probablement, a perdu une partie de sa jambe droite depuis notre dernière rencontre. Mais il a conservé ses locks, et son amour pour la musique. C’est de là, de cette détermination, de ces ruelles sèches où l’on perd encore sa jambe à cause du diabète, que vient ce reggae si puissant, si pur. Ce n’est sans doute pas un hasard. Comment fait la chanson, déjà ? Ah oui, « blessed are the meek for they shall see Jah / bénis soient les humbles, car ils verront Dieu. »

 

Après une petite discussion à laquelle s’est joint l’un de ses amis Rasta que nous avions aussi croisé à l’époque (on se rappelait ses incroyables dreadlocks), nous sommes repartis finalement, laissant Greenwich Farm derrière nous,  avec son histoire, ses fantômes, et Church, au milieu de la tempête. Sur une seule jambe, certes ; mais toujours debout.

 

 

(c) DREAD Editions

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