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Le Mouvement Ras Tafari : dans le sillon brûlant de l’affaire Henry...

Il n’est guère de hasard en politique ; surtout si elle est jamaïcaine. Et la parution du rapport universitaire sur Le Mouvement Ras Tafari, datée d’août 1960, n’échappe pas à la règle.

Depuis son apparition dans les années 30, le mouvement rasta est combattu par les instances coloniales de l’île qui se défient des « Barbus » (premier nom donné aux Rastas) séditieux. Mais en 1960, avec « l’affaire du Révérend Henry », les choses prennent une tournure... inattendue. Claudius Henry, prêcheur apocalyptique associé au mouvement rasta, manque de plonger la Jamaïque dans le chaos quelques semaines avant la parution du rapport. Le « révérend » entend des voix ; la première fois, c’est à New York, dans la cellule d’un asile psychiatrique. Ce sont elles qui lui disent de prendre le surnom biblique de « réparateur de la brèche » et qui le guident sur son trajet mystique qui, en mars 1958, le mène en Jamaïque. Il y est invité par l’un des pionniers du mouvement « des frères de Ras Tafari », Prince Emmanuel Edwards, qui organise une Convention rasta d’envergure à Kingston, décrite dans le rapport sur Le Mouvement Ras Tafari. Les liens entre Edwards et Henry restent flous. Mais une chose est sûre, Henry décide de s’installer sur place. Avec l’aide financière d’une disciple de la première heure, il ouvre sa petite église dans le quartier de Waterhouse, à Kingston, au 78 Rosalie Avenue. Et il ne tarde guère à faire parler de lui.

Quelques mois plus tard, le Révérend Henry fait en effet la Une des journaux après avoir annoncé le jour du rapatriement et vendu des cartes postales à l’effigie de Sélassié à travers toute l’île : « Vous n’aurez besoin d’aucun passeport pour embarquer ! » prévient la convocation. Le jour J, plusieurs centaines de prétendants se pressent devant son église. Mais Henry crie au malentendu. Dépités, humiliés, les Rastas se dispersent. Henry est condamné pour escroquerie. L’année suivante, celle de la parution du rapport sur Le Mouvement Ras Tafari, la police fait une descente dans l’église d’Henry. Á la recherche de ganja (marijuana), elle tombe sur un arsenal révolutionnaire : bombes artisanales, machettes... Pire, elle trouve le double d’une lettre adressée à Fidel Castro, dans la voisine Cuba ! Henry y annonce son intention de renverser le gouvernement jamaïcain et d’emmener son peuple en Afrique. « Avant de partir, je tiens à vous livrer la Jamaïque », dit-il à Castro. Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Pendant le procès retentissant de Henry, son fils, Reynold Henry, descend depuis New York avec quelques membres du First Africa Corp (qui finance son projet de libération de l’Afrique en braquant des banques) et prend le maquis avec les disciples de son père. Une chasse à l’homme s’engage. Après avoir exécuté plusieurs soldats britanniques, Reynold et son groupe sont arrêtés. Il est pendu pour haute trahison et son père envoyé pour 8 ans en prison.

" Dans l’histoire d’un mouvement combattu

depuis sa naissance, quel revirement ! "

​Ces événements traumatisants se déroulent en juin 1960, un mois après le retour sur l’île de MG Smith, anthropologiste renommé et le plus influent des rédacteurs du Mouvement Ras Tafari. Dans une lettre envoyée à un ami, il confie son inquiétude face à la « tension considérable » rencontrée au sein du groupe des « frères de Ras Tafari. » Dans l’urgence, il met sur pied une étude avec deux collègues, Roy Augier et Rex Nettleford et descend dans les ghettos de Kingston pour discuter avec les « frères de Ras Tafari » et tenter de parer à l’insurrection redoutée. Cette initiative nait-elle d’une démarche personnelle ? De lettres reçues par des « frères », comme écrit en introduction du rapport ? Ou bien fut-elle orchestrée par le gouvernement de Norman W. Manley, alors Premier Ministre ? C’est la dernière suggestion que retient aujourd’hui le chercheur émérite Robert A. Hill. Pour lui, aucun doute, ce rapport est « une opération anti-insurrectionnelle classique, camouflée en rapport soi-disant universitaire. » Le gouvernement aurait tenté d’éviter la récupération du mouvement rasta par les communistes en œuvrant à son « assimilation sociale forcée ». Avouons que le procédé n’est pas banal. Il est vrai que nous nageons en pleine guerre froide et que la récente prise de pouvoir par Castro à Cuba inquiète le gouvernement jamaïcain (Castro n’a pas encore prêté allégeance à la Russie mais tout le monde pressent la bascule). Après tout, MG Smith a servi, lors de la seconde guerre mondiale, dans les renseignements. N’est-il pas, de plus, un proche de la famille Manley ? Il va s’investir dans ce projet jusqu’à s’en rendre malade. En fait, il semble avoir été motivé par le désir d’éviter un débordement social. Le gouvernement lui emboite le pas (plutôt que l’inverse ?) et enverra même une délégation en Ethiopie dont quelques « frères de Ras Tafari » feront partie. Dans l’histoire d’un mouvement plutôt décrié et combattu depuis sa naissance, quel revirement !

" L’idée est d’offrir une reconnaissance aux Rastas modérés afin de couper l’herbe sous le pied de la frange extrémiste."

L’idée aurait été d’offrir une reconnaissance aux Rastas modérés afin de couper l’herbe sous le pied de la frange extrémiste. Le rapport sort donc au tout début d’août 1960, dans le sillon encore brûlant de la double affaire Henry. Et il apaise clairement les esprits—des deux côtés. Quelques mois plus tard, Smith, épuisé, se dit néanmoins un peu rassuré sur l’issue de cette affaire. Le Mouvement Ras Tafari représente donc la plus grande avancée sociale jamais connue par le mouvement à cette époque. Néanmoins, cette approche intellectuelle du « problème rasta », ne cadre guère avec les habitudes du gouvernement colonial, généralement plus prompt à affirmer sa suprématie par la brutalité (physique ou politique), comme à l’époque de la rébellion de Morant Bay, ou de l’apparition du mouvement. Elle semble donc émaner d’un esprit plus subtil en matière de sciences sociales, et de plus bienveillant. Celui de MG Smith ?

La délégation en Afrique ne portera pas ses fruits et l’image de Rasta sera encore écornée, notamment par le Coral Gardens Incident survenu trois ans plus tard. Incident au cours duquel le mépris colonial à l’égard de Rasta va reprendre tous ses droits. Tout comme lors de la venue d’Hailé Sélassié en Jamaïque (avril 1966). Sauf que, dans le dernier cas, Rasta va remporter une victoire sociale essentielle dans son histoire, qui lui permettra de jouer un rôle politique de premier plan dans les années 70—surtout par le biais du reggae. Et les fondements de cette victoire se trouvent en grande partie dans le rapport sur Le Mouvement Ras Tafari.

Tout commence, en Jamaïque, par la politique. Et tout se termine par la politique. Si Rasta et le reggae se retrouvent au cœur de la campagne politique de Michael Manley, en 1971, c’est grâce à un repris de justice récemment relaxé : le révérend Claudius Henry ! Il agit auprès du candidat comme un conseiller sur les dogmes rastas—l’idée de la « rod of correction / bâton de correction » (voir article ici), vient très probablement de lui. Il aide donc à porter sur le siège de Premier Ministre, le fils de celui qui a fait pendre son propre fils douze ans plus tôt. On le voit, la politique en Jamaïque n’a jamais été avare de coups fourrés. D’ailleurs, parmi les soutiens de Michael Manley, on compte un autre homme d’importance, MG Smith.

T. Ehrengardt

(c) DREAD Editions.

Retrouvez le portrait compler de Claudius Henry dans le livre Les Hommes illustres de Jamaïque, de T. Ehrengardt (DREAD Editions).

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