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"Un Carnet de route gorgé de corruption, de violence et de désespoir."

August 27, 2016

 

Voici la traduction de la chronique des Gangs de Jamaïque écrite par Glenville Ashby et parue dans The Gleaner, le quotidien jamaïcain de référence, le 11 novembre 2013. Gangs of Jamaica? An essential reading!

 

 

Thibault Ehrengardt signe un livre provocant qui transcende la violence et la folie qui hantent chacune de ses pages. Il s’agit d’un journalisme d’une précision chirurgicale, perspicace, très bien renseigné et écrit dans un style d’une brillante limpidité. Voici comment toutes les histoires devraient être racontées. C’est brut, incisif, et ça nous entraîne dans les tranchées d’un champ de bataille urbain.

 

Les Gangs de Jamaïque, ou les guerres babyloniennes, se lit comme le carnet de route de Thibault Ehrengardt. Ayant eu un accès privilégié au gangs qui défigurent le paysage jamaïcain, il prend garde à ne pas succomber au sensationnalisme et reste mesuré dans ses jugements, décrivant adroitement les préjugés vicieux dont souffrent les membres de la Jamaican Constabulary Force (JCF), institution dont la mission première est de s’opposer aux seigneurs de la guerre urbains. Mais tandis que ces policiers remplissent leur mission, on se rappelle la célèbre citation de Friedrich Nietzsche : « Quiconque lutte contre des monstres devrait prendre garde, dans le combat, à ne pas devenir monstre lui-même. »  

 

L’arrestation et l’extradition spectaculaire de Christopher « Dudus » Coke qui eurent des conséquences néfastes pour le Jamaican Labour Party (JLP) n’ont pas échappées à l’auteur. Il s’agit d’un instant décisif. C’est aussi la mise en lumière de la violence jamaïcaine, fruit du mariage sacrilège entre politiciens arrivistes et criminels de haut vol.

 

Ici, le crime est le fruit des politiciens qui ont aligné des quartiers « garnisons » sur l’échiquier, distribuant de l’argent, des contrats et même des armes à des fins politiciennes. Il s’agit d’une situation pernicieuse aux deux parties, mise en place dans les années 70 et qui a proliféré jusqu’au point de non-retour dans les années 80 et 90. Les « Dons » collectent des impôts, et sont censés maintenir la paix sociale en échange. Après les deux dernières années, pendant lesquelles le crime a reculé et où des efforts ont été faits pour éliminer les éléments véreux de la police, on peut se demander si la civilité renaîtra un jour en Jamaïque, surtout après le retour au pouvoir du People’s National Party (PNP) et la chute de Dudus. C’est la question à 64 000 dollars. L’auteur ne semble pas optimiste outre-mesure. La société jamaïcaine est violente, le crime systématique et institutionnalisé, dit-il. Dans les années 80, il s’est répandu comme un virus mortel, s’attaquant aux métropoles américaines où la drogue et les armes ont proliféré grâce aux Gullymen, aux Yardies et au Shower Posse de Vivian Blake.

 

Les Gangs de Jamaïque dépeint une société qui marche sur la tête. La pauvreté, le désespoir, l’envie, la drogue, la prostitution et les meurtres créent une véritable catacombe sociale. Quant aux flics véreux et aux politiciens corrompus, ils ne font qu’asphyxier un peu plus le pays qui traverse une crise dont il ne devrait pas se relever avant plusieurs années. Non pas que les autorités restent inactives. Les unités de la Major Organised Crime et de l’Anti-Corruption ont obtenu quelques victoires en épinglant plusieurs  policiers « ripoux » et le PNP a promis d’assainir la situation. Néanmoins, le scepticisme persiste.

 

Les forces de police sont paralysées par un manque de moyens, des membres corrompus et des officiers souffrant de graves troubles psychologiques induits par une profession sans pitié. Mais on tombe aussi sur des policiers  dignes de ce nom, comme Sasha ou les Sergents McKenzie et Adams de la Mobile Reserve.

 

Les légendaires Trinity et Renato Adams – les Schwarzeneger de la police -, côtoient puis se confondent avec quelques-uns des pires criminels comme Rico, Ricardo Hilton, Duane Waxteen ou Dudus. Et, suivant une logique dévoyée, dans ce milieu, « vous n’êtes pas un star tant que vous n’êtes pas un monstre. »  Au milieu de cette guerre, Ehrengardt donne parole à toutes les parties, y compris au Ministre de la Sécurité Peter Bunting et au Commissionnaire Owen Ellington. Après plusieurs décennies de lutte, la Jamaïque porte des cicatrices psychologiques. Et lorsque les policiers et les Dons se croisent, les M16s, les Glocks, les MP5 et AK 47 crachent la mort aveuglément. Les résultats ne se font guère attendre, ils sont sanglants. La Jamaïque urbaine est devenue un laboratoire pour les psychologues criminels, les pédopsychiatres et autres sociologues.

 

Ehrengardt tente de remonter aux origines du crime, et ses efforts paient: le pouvoir politique, l’avarice et le népotisme ont donné naissance à des monstres incontrôlables mais « si vous créez un monstre, vous ne vous offusquez pas s’il écrase un ou deux bâtiments. » Alors que les politiciens ont perdu le contrôle de leurs garnisons, les affrontements entre gangs ont perdu leurs couleurs politiciennes et seul l’intérêt de chacun prévaut. La drogue, le trafic d’armes et les extorsions se généralisent. Même l’homophobie fanatique véhiculée par la musique populaire est récupérée par des politiciens soi disant éduqués qui n’ont pas d’autre choix que de suivre le rythme imposé par la rue. Une vision écoeurante et révoltante de la politique.

 

L’auteur s’interroge clairement sur les origines de ce morbide malaise social. Il recueille les légendes de Trench Town, il explore les mécanismes machiavéliques de la politique d’Edward Seaga, dont les rapports aux forces occultes rappellent la figure de Papa Doc en Haïti. Le fameux traité de paix suivi du One Love Peace Concert, la tentative de meurtre sur Bob Marley ainsi que la défiance de Peter Tosh qui ne voit dans les traités de paix qu’hypocrisie, sont aussi détaillés. A bien des égards, Peter Tosh s’est d’ailleurs avéré un visionnaire.

 

Curieusement, la violence est indissociable de la culture musicale. « Bob Marley tabassa son manager qui était tenu en joue par l’un des amis du chanteur » et « le défunt Don musical, Gregory Isaacs qui fit plusieurs séjours en prison pour détention de cocaïne et port illégale d’arme à feu, et qui était craint des plus braves... était un ami proche de Lester « Jim Brown » Coke, le père de Dudus. » Le lecteur remonte jusqu’à la naissance du reggae, peu à peu détourné, saupoudré d’une dimension violente, au détriment de ses racines contestataires rastafariennes. Il a perdu, dans le même temps, son aura messianique et sa dimension apocalyptique. Malheureusement, le dance hall a ajouté un peu de perversion au tout.

 

Tout au long du livre, la jeunesse déshumanisée et désespérée de Jamaïque vous scrute. Vous êtes troublé, votre âme frémit mais vous êtes désarmé. Les enfants sont avalés dans d’incessants tourbillons de violence au coeur desquels ils deviennent la proie de chefs de gangs, qui furent eux-mêmes de ces enfants perdus. Le crime a peut-être reculé à Tivoli Gardens, mais à Spanish Town, fief du One Order et du Clansmen, la paix n’a jamais été aussi fébrile. Montego Bay, de son côté, est devenue la capitale des scammers professionnels.

 

 

Les Gangs de Jamaïque est un ouvrage gigantesque. Il est fascinant, et il accroche le lecteur jusqu’au bout. Hélas, il laisse une part d’incertitude et de vive inquiétude. Si seulement le pronostic social d’Ehrengardt était un tout petit peu plus optimiste.

 

Classement de l’ouvrage : essentiel.

 

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