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How I met... Johnny Osbourne.

May 8, 2016

 

Paris, la nuit, est une ville fascinante. Surtout au printemps, lorsque les gens sortent sur les quais pour écouter un peu de son. Samedi soir dernier, Fatta du sound Soul Stereo, passait quelques oldies au Nautes, un lieu étonnant, ancien port de Saint-Paul et abreuvoir à chevaux, reconverti depuis peu en bar après des années d'abandon. Là, coincé entre les quais et le boulevard, face à l’île Saint Louis, vous pouvez désormais boire un coup en regardant défiler les bateaux mouches plein de touristes. Mais samedi dernier, vous pouviez surtout y croiser une star de la musique jamaïcaine, venue passer un peu de bon temps en toute simplicité, Johnny Osbourne.

 

Johnny (centre) et Coxsone, à Studio One.

 

Longtemps retranché à New York et refusant de se faire remarquer pour des soucis de papiers, Johnny Osbourne est désormais revenu au grand jour. Il tourne régulièrement en Europe avec le sound Soul Stereo, justement. Á 68 ans, de petite taille, l’œil pétillant et l’esprit vif, Johnny avoue aimer profondément Paris, où il marche seul de longues heures durant. “Je suis un véritable Kingstonien, dit-il. J’ai grandi entre le vrai downtown Kingston, là où tu n’as pas de code postal, et Kingston ouest. J’aime bien la campagne mais ce sont les villes où je me sens bien, j’aime leurs vibrations. Et Paris est un petit Kingston pour moi, tout comme New York.” Celui qui se désigne avec fierté comme un « rejeton de Joe Higgs », le mentor musical de la génération bénite de Trench Town (dont les Wailers), a traversé toutes les époques du reggae (ou presque). Depuis le early reggae jusqu’au son digital de Jammy, sa superbe voix n’a jamais failli ; et la puissance de ses morceaux demeure, des décennies plus tard, intacte. Il y a quelque chose d’évident dans ses compositions, une simplicité qui leur confère une limpidité rare ; comme des évidences. Il sourit : « Je n’écris que très rarement mes paroles. J’écoute le riddim, je me laisse porter, et la musique me souffle des mots... » Il tend soudain l’oreille, captant les effluves d’une vieux ska qui passe en retrait. Puis il fredonne une mélodie, qui se pose comme par magie sur le son, l’accompagnant avec une justesse étonnante : « All I have to say is one love... one love. » Ou comment vivre le processus naturel de création en direct.

 

Le Destin de Riley

Johnny Osbourne passe la décennie la plus importante de la musique jamaïcaine... loin des studios de l’île, au Canada. Mais avant même de partir, en 1969, il se fait un nom grâce au producteur Winston Riley, du label Techniques, assassiné voici quelques années à Kingston dans des circonstances terribles. « Des gens m’ont appelé à sa mort pour me demander de dire quelques mots. J’ai répondu que je préférais rien dire plutôt que d’en dire du mal. » Car Johnny a toujours en travers de la gorge le fait que son album Come Back Darling soit sorti sur Trojan à l’époque sans qu’il ne touche quoi que ce soit. « Avec Winston, on était amis, souffle-t-il, on allait tous les jours chercher ses mômes à l’école, et je me souviens que je prenais son fils dans les bras pour le sortir de la voiture quand il s’était endormi. Mon album fut le premier à établir Winston en tant que producteur. Avant moi, il n’avait rien fait. » Il chantait tout de même, au sein de prestigieuses formations. « Winston n’était pas un bon chanteur. Même les harmonies, il était souvent faux et ne pouvait pas tenir les notes. Sur l’album Warrior qu’on a fait ensemble au début des années 80, il a voulu chanter les chœurs sur un titre. C’était mauvais, il a fallu les reprendre. » La rancœur se développe dans les années 80 et 90, et lorsque les deux hommes se croisent à la boutique de Moodie, dans le Bronx, à New York, les esprits s’échauffent et le propriétaire des lieux s’inquiète. « Moodie savait que j’étais copain avec les types qui contrôlaient alors le Bronx, et qu’une embrouille aurait pu dégénérer. Parce que Winston ne lâchait jamais rien à personne, même s’il leur devait quelque chose. Il m’a dit : « Tu veux de l’argent ? Viens le prendre ! » Mais on n’était pas à Kingston, il n’avait pas ses amis armés. A New York, tout le monde a une arme, et on s’en fout de tes copains. » D’ailleurs, pour Johnny, qui n’en parlera qu’à demi-mots, la mort de Riley pourrait être lié à des affaires un peu louches, que le producteur aurait conduit avec la même morgue... les tueurs, d’après lui, seraient peut-être venus de New-York. « Ce n’était pas politique, assure-t-il. Winston était un activiste JLP depuis tout gamin qui vivait en pleine zone PNP. Mais, en Jamaïque, quand tu grandis au milieu des gens, que tu les connais, ils ne vont pas te tuer pour ça. S’il avait du se faire descendre pour des raison politiques, il se serait fait descendre dans les années 70. »

 

 Johnny Osbourne, Waterhouse (B. Lesser).

 

Coxsone

« Les gens parlent mal de Coxsone, souligne Johnny. Mais ils oublient souvent de dire que, la plupart du temps, il les a soutenus financièrement (parfois pendant trois ou quatre ans) avant qu’ils n’obtiennent un tube ! On vendait un disque 3.6 pounds... T’as idée du nombre d’exemplaires qu’il faut écouler pour rembourser ne serait-ce qu’une session d’enregistrement ? Pendant tout ce temps, lorsque les artistes venaient le vendredi réclamer un peu d’argent, il leur donnait. Et il consignait tout dans des petits carnets. Tu sais comment je le sais ? Il me les a montrés, car Coxsone ne jetait jamais rien. » 1979. Johnny rentre en Jamaïque. Et retourne à Studio One où il a, plus de dix ans auparavant, attendu des heures pour passer aux fameuses auditions du dimanche, en vain. « Tu avais 50, 60 artistes qui attendaient. Et les auditions ne duraient que quatre heures. Je n’ai jamais réussi à me faire entendre. » Mais en 1979, Johnny a déjà un nom... enfin, pour Coxsone, il a encore le même prénom que tout le monde, Jackson. "J’étais ami avec le bassiste de studio One Bagga Walker, se souvient-il. Il m’avait emmené au 13 Brentford Road. En me voyant, Coxsone a dit : « Jackson, qu’est-ce que tu fais là ? » Bagga a dit : « Mr. D, c’est Johnny. » Il a dit : « Quel Johnny ? Oooh ! Come Back Darling ! Qu’est-ce que tu racontes. »  Johnny a une petite idée, et quelques riddims, derrière la tête, en déboulant chez Coxsone... « Je connaissais par cœur tous ses riddims, je savais exactement ceux que je voulais. Quand on s’est mis d’accord, il m’a donné accès à la petite pièce où il conservait les bandes. J’ai fouillé plusieurs heures puis je suis ressorti avec ma pile de riddims. Ca a donné l’album Truth and Rights.» Un classique, mythique. Comprenant quelques somptueuses compositions. Mais omettant quelques somptueux singles d’époque comme le tout premier sorti par Coxsone, l’abyssal Water More Than Flour : plus d’eau que de farine dans les galettes, les temps de la disette.

 

 

 

« Coxsone me disait : « Faut pas mettre les singles sur le disque. Comme ça, si les gens veulent la chanson Truth and Rights (qui a été la plus marquante de mes sorties pour Coxsone), ils sont obligés d’acheter tout le LP. » Petite combine de producteur. Mais peu d’acheteurs lui en tiendront rigueur, vu la qualité du disque. Même si, pour être tout à fait honnête, quelques morceaux ne s'avèrent pas indispensables ! La pochette, inspirée des artworks us, est magnifique. La photo fut prise par Coxsone lui-même (de nombreux clichés pris par le producteur devraient être exposés lors de l’importante exposition reggae qui se prépare à la Cité de la Musique, dont ceux de Burning Spear), les riddims revisités en mode « dance hall » (avec des overdubs et une foulée plus ample), le chant de Johnny... Truth and Rights s’impose comme un petit bijou, à la fois dansant et profond. « Je n’ai pas eu de problème avec Coxsone, j’étais déjà connu et puis, je n’étais plus un gamin à ce moment-là. » Dans le sillon de l’album Studio One, Johnny enchaîne les classiques pour divers producteurs, dont King Jammy. « Il avait fait ses classes auprès du Roi, Tubby. Le « roi » des ingénieurs. Juste après Pat Kelly, en effet. Un excellent ingénieur peu reconnu, Kelly. Tout comme ce type, là... Flick Wilson. » Rudy Thomas ? « Oui, c’est ça, Rudy Thomas. Il avait une véritable oreille. »

 

Reducers

Johnny ne boit pas d’alcool, et ne fume plus d’herbe depuis des dizaines d’années. « J’ai tiré sur mon dernier chalice il y a bien longtemps et, depuis, je suis resté en apesanteur. » Alors, il sirote un jus de fruit, observant l’île de la Cité avec un évident intérêt. Johnny aime lire, et il aime l’histoire de son pays. Entendre un chanteur reggae vous parler de Penn et Venables, les deux conquérants anglais de la Jamaïque en 1655, n’est pas chose courante. Alors on en profite. « Je ne parle pas beaucoup, en général », ose-t-il dire après trente minutes de conversation. Il ne s’agit pas d’une interview, cette époque est révolue. Mais j’avoue que s’il avait finalement accepté de me voir à New York, il y a douze ans, il aurait irrémédiablement atterri en couverture de Natty Dread. Alors, je me console ce soir, en posant deux-trois questions... déformation de passionné. L’un de ses plus gros tubes du début des années 80 est une petite chanson vite écrite, Yo Yo. Il se marre : « Cornell Campbell avait cette chanson, Boxing : il parle d’une nana dedans, en termes un peu trop explicites à mon goût. Il chante : you ‘re boxing here, and there... » Il mime alors des gestes du bras, de plus en plus amples et, ma foi, on finit par croire qu’il manie en effet un yo-yo. Il sourit : « Voilà, c’est une réponse à Cornell Campbell, mais avec des paroles pour subtiles. »

 

 

 

Johnny Osbourne s’impose dans les années 80, surmontant la révolution digitale comme il a survolé celle du « dance hall », avec maestria. Il se souvient de Buddy Bye, sur le Slengteng, inspiré par le riddim lui-même, comme ça ; en quelques instants. Et ricane à l’évocation de Jammy : « En fait, je vais te dire... J’ai un problème avec tous les producteurs de musique jamaïcaine, et c’est toujours le même : ils n’ont rien compris. Parce qu’en aidant plus leurs artistes, ce sont eux-mêmes qu’ils auraient aidés au bout du compte. Mais ils ont toujours préféré gratter quelques centimes...Regarde Jammy aujourd’hui : je suis passé à son studio, à Waterhouse, l’autre jour. Il a construit un super truc, à l’étage. Tout y est. Un truc comme ça devrait marcher nuit et jour. Mais tu sais ce qui manque à Jammy aujourd’hui ? Des artistes. Plus personne ne passe chez lui, parce qu’il a mal traité tout le monde. Á l’époque, c’était le « King », et tous les artistes étaient ses petits vassaux. Il était le seul à passer en grosse voiture devant chez nous. Mais les artistes actuels sont désormais des « kings » aussi, ils gagnent plus que lui et ne se soucient plus de bosser avec lui. Du coup, il n’a plus de talents pour faire prospérer son studio. »

 

 

 

Il est vrai que les producteurs jamaïcains ont souvent pêché par amateurisme, par un manque de vision internationale. Mais ils ont fait, eux aussi, avec les moyens du bord, avec leur éducation, leurs aspirations. Aujourd’hui, l’état lamentable de la musique jamaïcaine, écho tropical de celui de la musique en général, commence à faire naître des regrets. Car si l’on pensait encore, il y a dix ans, qu’un jour, elle serait reconnue à sa juste valeur, adulée comme le Jazz (qu’elle vaut bien), on n’y croit de moins en moins. Les stars meurent les unes après les autres dans l’indifférence, les studios tombent en ruines et la jeune génération se fout de Johnny Osbourne comme de sa première chaussette... Cette rencontre impromptue, sur les quais de Seine, au creux d’une douce soirée de printemps, n’en a que plus de saveur. Simple, humble et passionné par la musique comme au premier jour, Johnny Osbourne n’aura pas connu le destin artistique qu’il méritait, comme tant d’autres dans le reggae. Mais cette musique est fille de rébellion, elle s’est battue avec ses armes, épuisant le bras de ses « guerriers » pour pallier l’inefficacité de leurs armes. Et si elle devait tomber demain, épuisée, laminée, il y a une chose qu’on ne lui retirera pas : c’est qu’elle ne tombera pas ailleurs qu’au champ d’honneur.

 

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